Montons à bord du « Spaceship Inaba » !! (2)

Jeudi, 27 fév 2014 @ 3:42 | Nouvelles, réflexion

Nensho est donc sorti ce 26 février en format numérique exclusivement. Ce n’est pas tout à fait une première puisque B’z avait déjà sorti son mini-album en anglais « B’z » exclusivement sur i-Tunes en 2012, ce fut ensuite le tour de Matsumoto de sortir un single numérique en 2013, l’excellent Live Life.

Il est clair que le groupe détenant le record de ventes de disques au Japon à ce jour (plus de 80 millions) assume une transition vers la musique dématérialisée. Cette transition explique d’ailleurs peut-être en partie le fait que B’z n’ait toujours pas sorti son 51ème single et nous fasse attendre pour un 19ème album. Car le groupe détient aussi le record du plus grand nombre de disques numéro 1 au top Oricon. Mais à quoi bon être numéro 1 à une époque où les disques ne se vendent plus ?

Quelle époque triste et maussade !

Il fut un temps où la sortie d’un disque, single ou album, était un événement en soi et apportait une certaine joie au quotidien. On attendait avec impatience le jour de sortie et la découverte de la nouveauté en magasin procurait une émotion intense. Rapporter le disque chez soi, l’ouverture de la boîte, la découverte de la pochette et enfin la première écoute dans sa chaîne stéréo étaient autant d’étapes rituelles qui faisaient sens dans le rapport qu’on pouvait entretenir avec un groupe ou un artiste. On se prêtait le disque de la main à la main et on suppliait poliment son ami de ne pas abîmer la pochette.

Désormais, il suffit donc de cliquer, cliquer et encore cliquer, cliquer pour télécharger, cliquer pour écouter, cliquer pour dire qu’on aime, sans avoir besoin de dire qu’on aime, sans jamais exprimer de nuances. Les étapes rituelles ont fait place à un grand silence, à une solitude derrière un écran.

Et c’est maintenant que Koshi Inaba nous invite à nous échapper à bord de son vaisseau spatial. Est-il las de ce vide de sens dans notre société actuelle ?

Mais il ne part pas sans rien dire !

Le clip de Nensho est donc très éloquent. Evidemment, on se laissera toujours aller à la subjectivité dès qu’on essaiera d’analyser un tel film. Quoi qu’il en soit, on observe que Nensho s’inscrit clairement dans un monde asiatique, pour ne pas dire dans la société japonaise où presque toutes les tranches d’âge sont représentées, de l’adolescence à la vieillesse. Seule l’enfance semble absente. Cet ancrage évident en Asie marque donc une opposition au dernier clip en date d’Inaba, celui de Okay en 2010, tourné dans un désert nord-américain et quand le chanteur était accompagné exclusivement de personnages d’apparence occidentale, se plaçant ainsi dans un univers détaché de toute réalité propre au Japon. Opposition aussi des espaces ouvert contre fermé, lumineux contre obscur.

Ici, la mise en scène prend le parti d’une forme d’abstraction théâtrale qui n’est pas sans rappeler le film Dogville, le chef-d’oeuvre de Lars von Trier, dans lequel Nicole Kidman débarquait dans une petite ville du sud des Etats-Unis. Dogville mêlait avec génie la représentation théâtrale et le cinéma pour offrir une oeuvre hybride passionnante.

Dans Nensho, à la manière de Dogville, le décor ressemble à une scène minimaliste dont le par-terre est blanc, le fond est gris-noir et il n’y a rien d’autre qu’une cage dans laquelle sont enfermés cinq personnages dont « l’héroïne » placée au centre. Elle et les quatre autres, un vieillard, une femme et deux hommes, semblent attendre.

A l’extérieur, une foule parade en quasi file indienne. Qui sont ces gens qui ne prêtent aucune attention aux prisonniers ? Là encore on discerne des archétypes de la société japonaise contemporaine, des gens de la rue, des lycéennes en jupette, des employés de bureau, des hommes et des femmes adultes. Tous ceux qui font fonctionner la société.

« Your time has come », Ton heure est venue, disent les cinq prisonniers. Et en effet, l’héroïne se soulève et hurle sa rage à travers les barreaux avant de s’effondrer, épuisée. Qu’a-t-elle hurlé ? Impossible de le savoir.

Ces cinq prisonniers aparaissent comme les laissés pour compte de la société japonaise. Le vieillard dont plus personne ne veut, la femme d’âge moyen (peut-être femme au foyer) peut-être déjà plus assez jeune pour une société jeuniste, deux hommes aussi d’âge moyen, exclus pour on ne sait quelle raison. L’un serait-il un voyou ? L’autre serait-il un intellectuel méprisé ou un employé qui a osé désobéir à son patron ? Ont-ils osé sortir du rang ? Ont-ils osé dire le fond de leur pensée ? Enfin l’héroïne à l’allure assez androgyne et qui évoque quelque peu les traits d’Inaba, comme si elle était son alter-égo féminin, peut-être pas assez féminine dans une société qui démarque clairement les sexes et leurs rôles.

Quel que soit le motif de leur enfermement, l’héroïne hurle peut-être son désarroi à ceux de l’extérieur, à ceux qui ne veulent pas regarder la vérité en face ou à ceux qui n’ont pas le courage de l’affronter. Peut-être hurle-t-elle pour les avertir d’un danger que seuls les outsiders sont en mesure de discerner, du fait de leur regard libre ou libéré, et ce même s’ils sont paradoxalement enfermés physiquement.

 

Car peu après le hurlement de l’héroïne une fumée noire semble emporter cette foule qui réagit comme prise de panique dans un sublime ralenti. Subitement, ces individus semblent s’affronter les uns les autres dans une lutte pour la survie. La scène aurait presque des airs de guerre civile dont les prisonniers seraient des témoins.

D’où vient ce nuage noir ? Est-ce le présage d’un avenir funeste ? Car les indicateurs politiques ne sont pas vraiment au beau fixe au Japon, avec un premier ministre qui par exemple nomme à la tête de la télévision publique des gens qui remettent en question la démocratie ou nient publiquement les massacres commis par l’armée japonaise durant la Seconde Guerre mondiale, avec un premier ministre dont l’objectif avoué est de modifier la constitution japonaise, constitution unique au monde interdisant au Japon de faire la guerre.

Ou alors ce nuage noir est celui, déjà passé en mars 2011, et qui continue de passer, de la centrale de Fukushima Dai-ichi ? Alors, l’héroïne et ses quatre compagnons d’infortune seraient des lanceurs d’alerte, des esprits conscients de la dérive de leur pays, face à l’écrasante majorité des lâches et des autruches ? Ils ne seraient même pas enfermés physiquement en réalité, mais seraient pris au piège de l’indifférence et l’ignorance généralisées et de la corruption du monde politique.

Troisième acte. Peu avant que l’héroïne ne se relève pour lancer son action salvatrice, elle et ses compagnons sont observés en silence par la foule qui s’est calmée. Cette foule a-t-elle repris ses esprits ? Pas si sûr. Ce silence présage une accusation : les esprits soi-disant libres sont en fait des oiseaux de malheur. En fait de vérité, c’est la désolation qu’ils apportent car ils osent dénoncer les maux de la société.

L’héroïne, dans une longue tradition japonaise d’expression de la puissance, évoquant des oeuvres aussi diverses que Akira, Dragon Ball ou encore Princesse Mononoke, se relève et subit une transformation qui va lui permettre de passer au stade supérieur. Durant cette transformation, les paroles de la chanson vont s’inscrire en rouge sur sa peau, rappelant le clip quasi égotiste de O.NO.RE dans lequel Inaba, seul au monde, chantait torse nu, les paroles tatouées dans son dos. A l’époque il disait « Onore wo shire », faisant sienne la maxime du philosophe grec : « Connais-toi toi-même. »

Alors que la guerre civile fait rage dans la foule, l’héroïne avance droit devant, sûre de sa force et de sa destination. Cependant, l’histoire ne nous dit pas si elle va gagner le combat qu’elle s’apprête à mener. Le film se termine par un gros plan sur son visage, fixant le spectateur, car c’est peut-être à lui que cet ultime regard s’adresse. Et si ceux qui pouvaient encore agir, avant qu’il ne soit trop tard, n’étaient autres que les spectateurs eux-mêmes ? Ici, précisément, les Japonais ?

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2 commentaires à “Montons à bord du « Spaceship Inaba » !! (2)”

  1. marie claude dit:

    bonjour a tous !
    ou peux ton telecharger le single nensho de
    koshi inaba est ce sur i.tunes france ,
    merci de me repondre !!!

  2. Odon Vallon dit:

    Bonjour Marie-Claude,
    Merci de votre commentaire.
    On ne peut tout simplement pas télécharger ce single si l’on ne se trouve pas au Japon.
    Contrairement au mini-album « B’z », disponible dans 63 pays via iTunes, « Nensho » n’est disponible que sur iTunes Japan.
    Cependant, une astuce permettrait de le télécharger. Je vous renvoie au commentaire de Lebon au bas de notre précédent article.

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