De bien jolies larmes
Alors que nous en étions restés à la “trilogie” Ichibu to Zenbu / DIVE et National Holiday, Tak Matsumoto et Koshi Inaba nous proposent donc un nouveau chapitre dans la longue histoire de leurs singles : MY LONELY TOWN. Voyons cela de plus près.
MY LONELY TOWN
Lorsque nous nous réunissons sous la lumière, nous sommes comme des compagnons qui rient et discutent
Mais il est sûrement impossible de se comprendre l’un l’autre
Les humains sont tous des êtres différents
Ils ne faut pas l’oublier
Dans cette ville où tout le monde marche individuellement
C’est un miracle
Si je te rencontre un jour
Ma Ville Solitaire que la lune éclaire
On pense que celui qui ne sait pas reconnaître les sentiments délicats
N’est pas soigneux
Mais celui-là pense sûrement la même chose
Et rit en le dissimulant
Cela peut arriver à n’importe qui de penser
Qu’il n’est plus possible de résister tout seul
Ce n’est pas comme l’amour qui ne se réalise pas
Mais c’est Ma Ville Solitaire où débordent les sentiments sourds
En touchant le coeur qui vagabonde
On se lie difficilement
Quand on découvre enfin
Ce qui permet de sympathiser avec autrui
Dans cette ville où tout le monde marche individuellement
En portant différents rêves dans ses bras
On cherche et on peut se montrer discrètement
Une autre facette de sa personnalité
Si tu ne peux pas rester ici pour toujours
Alors mieux vaut que tu partes en voyage
Mais je suis sûr que tu reviendras un jour
Ma Ville Solitaire qu’il est impossible de détester
En touchant le coeur qui vagabonde
A propos de MY LONELY TOWN : La ville, sans forcément être un thème, est un élément récurrent du décor b’zien représentant sans doute le Japon moderne, avec ses cités gigantesques et surpeuplées. Ici, la ville solitaire dont parle Inaba pourrait être la ville japonaise dans toute sa démesure où des millions d’êtres humains cohabitent sans pour autant parvenir à se comprendre : “Dans cette ville où tout le monde marche individuellement”. Ce qui est intéressant, c’est de constater que l’individu est infiniment seul malgré la multitude de gens qu’il côtoie. Et bien entendu, cette société laisse le groupe dominer sur l’individu, et celui qui ne ferait pas les choses comme il faut se voit donc dénigré par le groupe : “On pense que celui qui ne sait pas reconnaître les sentiments délicats n’est pas soigneux”.
Mais en réalité, peu importe selon Inaba, car celui que les autres considèrent comme un fou pense de la même façon qu’eux : “Mais celui-là pense sûrement la même chose et rit en le dissimulant”. C’est-à-dire, tout le monde continue de faire comme si de rien n’était, toute cette vie n’étant qu’une dissimulation des pensées et des sentiments, tout le contraire de la sincérité. Alors, le chanteur conseille à son interlocuteur de partir en voyage, car c’est peut-être la condition pour trouver cette sincérité à travers d’autres paysages et d’autres coutumes. Mais étonnamment, Inaba sait qu’il ou elle reviendra un jour, car malgré tout cette ville solitaire est son point de départ, son origine, un lieu “qu’il est impossible de détester”.
“We need Bad Communication” chantait Inaba en 1989 dans BAD COMMUNICATION qui est devenue un titre incontournable de la carrière du groupe. Vingt ans plus tard, la communication est toujours un problème : “Mais il est sûrement impossible de se comprendre l’un l’autre” - ”On se lie difficilement quand on découvre enfin ce qui permet de sympathiser avec autrui”. Comme si la communication et la sympathie nécessitaient des clés quasiment introuvables dans cette société.
Pour la première fois, le clip était disponible en DVD avec le single, et bien entendu, en plus d’une réalisation de grande qualité, sûrement supérieure aux trois précédents clips du groupe, l’intérêt résidait dans le lieu de tournage, à savoir l’île de Hashima, dite Gunkanjima.
Comme nous avions eu l’occasion de l’expliquer, cette île est une véritable curiosité. Exploitée à outrance pour son charbon depuis le 19ème siècle, l’île s’est transformée en un bloc de béton avec une densité de population record. Puis, le charbon perdant de l’intérêt face au pétrole, elle perdit elle-même de son intérêt jusqu’à être littéralement abandonnée au début des années 1970. Aujourd’hui, après plus de trente ans d’interdiction pour raisons de sécurité, il est de nouveau possible de s’y rendre comme touriste, en suivant cependant un parcours bien délimité. On sait que B’z a pu tourner dans une zone encore interdite.
Que dire, si ce n’est que cette île fantôme est une parabole saisissante de notre monde et de notre époque ? Du moins, elle représente à la perfection tous les abus possibles que l’homme fait subir à sa planète. Pour quel résultat, si ce n’est la désolation ? Le rapport immédiat entre les chansons et les clips n’est pas toujours évident, et il n’est pas certain que la ville solitaire du texte soit la ville abandonnée visible dans le clip. Néanmoins, on se rappelle clairement le clip d’Ichibu to Zenbu qui se déroulait dans une casse où les carcasses de voitures s’entassaient. Dans les deux cas, B’z évolue dans des décors usés, désolés, en bout de cycle et qui sont essentiellement des créations de l’homme. La crise gronde, le modèle de société occidental dont le Japon a été un fervent participant, fait de surproduction et de surconsommation, arrive en fin de course. B’z survivra sans aucun doute, comme la nature d’ailleurs que l’on voit reprendre ses droits peu à peu entre les bâtiments qui s’écroulent. On ne peut prédire ce qu’il en sera dans dix ans, mais on pourra dire que B’z aura, d’une certaine manière, témoigné de cette époque, ou plutôt de ce tournant entre deux époques.
Musicalement, le single en lui-même est très solide, avec ce mélange de rock à fort potentiel en concert et de refrain typique conférant un air pop à la chanson, avec ces changements de rythme et de ligne de chant que le duo affectionne depuis quelque temps.
Kireina Namida / Jolies Larmes
Même si tu ne regrettes pas de t’être toi-même fait du mal jusqu’à te faire couler le sang
Tu restes figée puisque tu n’as pas atteint le but que tu t’étais fixé
Tes émotions censées être solides se brisent si facilement
De jolies larmes s’échappent
Et mouillent tes joues
Le jour où elles sécheront
Elles formeront une cristallisation nouvelle de l’espoir
Tu trembles sans t’arrêter mais ce n’est pas parce que tu as froid
Reste ainsi, tu n’as nul besoin de t’arrêter, ton corps a sûrement raison
Il est bien de laisser couler tous les sentiments
Que tu ne peux contrôler
De jolies larmes pénètrent le coeur de quelqu’un
En lui faisant penser
Que s’il pleure un jour
C’est ainsi qu’il voudrait pleurer
Le monde entier te regarde fixement
Il t’attend toujours
Des cris de joie invisibles retentissent dans le ciel
Et font trembler le coeur
De jolies larmes s’échappent
Et mouillent tes joues
Le jour où elles sèchent
Elles forment une cristallisation nouvelle de l’espoir
Les jolies larmes brillent
Et deviennent une preuve de la vie
Lorsque nous nous reverrons
La déesse te sourira sûrement
A propos de Kireina Namida : Alors que le single Ichibu to Zenbu semblait raconter l’histoire d’un couple, Inaba parle ici à quelqu’un sans s’impliquer directement. Il se fait observateur de l’existence de quelqu’un, dont on suppose dans cette chanson que c’est une femme. Là encore, nous évoluons dans un contexte japonais avec des mots tels que “ijime”, difficilement traduisible, mais que l’on pourrait essayer de traduire par “brimade”, “agression”. L’ijime a très souvent lieu au Japon dans le monde scolaire, quand un enfant se voit exclu du groupe par la majorité et subit en conséquence des brimades qui peuvent devenir excessives. Il n’est pas rare que des élèves de collège ou de lycée se suicident à cause de la pression exercée par les autres élèves. Dans Kireina Namida, Inaba parle d’un ijime que la personne se fait subir à elle-même. Pourquoi ? Cela correspond à un état d’esprit tout à fait asiatique et japonais en particulier dans lequel les gens s’efforcent de faire de leur mieux, de donner toujours le maximum d’eux-mêmes, même quand cela n’a aucun sens, car on ne peut pas donner plus que ce que l’on a, on ne peut constamment dépasser ses limites. Pour exemple, on voit souvent les artistes asiatiques dire en conférence de presse : “Merci de votre soutien ! Nous avons donné le meilleur de nous-même sur cet album, mais la prochaine fois nous ferons encore plus d’efforts pour faire encore mieux !” Quand on réfléchit trente secondes, cela n’a aucun sens, on ne peut comparer une création artistique à un effort physique, et d’ailleur l’effort physique lui-même a ses limites.
La personne à laquelle le chanteur s’adresse s’est tellement forcée pour atteindre le but qu’elle s’était fixé qu’elle en saigne. Les Japonais peuvent très bien comprendre cette image. Le problème du “karôshi”, la mort par l’excès de travail, est courant au Japon. On espère d’ailleurs que le nouveau gouvernement de Yukio Hatoyama va prendre des mesures contre ce fléau.
En plus de la position du chanteur, on pourrait remarquer un deuxième point commun avec MY LONELY TOWN. En effet, précédemment il conseillait à son interlocuteur de partir en voyage, là il affirme que “Le monde entier […] t’attend toujours”. Cette femme ne devrait donc pas hésiter à partir, à aller découvrir ce monde qui l’attend. Ce n’est pas sans rappeler la chanson Fly the Flag de l’album THE CIRCLE dans laquelle il chantait “Le monde m’attend”. De plus, tout comme il sait dans MY LONELY TOWN que la personne reviendra un jour, il se doute qu’ils se reverront : “Lorsque nous nous reverrons”. L’idée du départ et du retour semble donc présente dans les deux chansons.
On se rappelle que National Holiday se terminait en parlant d’un dieu, un kami-sama, cette fois la chanson se termine se termine en parlant d’une déesse, une megami. Celle-ci “te sourira sûrement”. Pour bien comprendre ce sourire difficile à retranscrire en français, car bien entendu cette déesse ne sourit pas bêtement, on peut se figurer le célèbre sourire de la Joconde de Léonard de Vinci. On se posera encore la question de savoir si cette déesse a les pieds nus, comme celle de Hadashi no Megami…
Avec une introduction faisant penser, d’assez loin, à Konya Tsuki no mieru okani, Kireina Namida s’impose comme une ballade rock qui aurait vocation à être bien plus qu’une face B, dépassant un single trop simple comme avait pu l’être Eien no Tsubasa. L’avant-dernière strophe, celle où “Des cris de joies invisibles retentissent dans le ciel”, est même un vrai moment de frisson grâce à une voix virevoltante et à un battement sourd en fond rappelant sans doute ce coeur qui tremble.
Ichibu to Zenbu / Une partie et le tout -Version ballade-
On ne se rend pas compte que tout est une partie de quelque chose
Si tu as trouvé des raisons d’aimer
Ne les laisse plus s’échapper
Avoir une chose que l’on aime jusqu’au bout est bien suffisant
“Tu ne connais seulement qu’une partie de moi”
Même si tu ris victorieusement, cela ne me dérange pas tant que ça
Cette voix profonde qui ressemble à celle que j’ai entendue avant ma naissance,
Rien qu’elle, peut devenir un okazu* de ma vie
Même s’il est absolument impossible de tout connaître
Pourquoi voudrions-nous obstinément
Tout conquérir
En courant après la perfection ?
Avoir une chose que l’on aime jusqu’au bout est bien suffisant
Les choses que tu es la seule à comprendre et celles que je suis le seul à voir
Sont toutes vraies
On ne se rend pas compte que tout est une partie de quelque chose
Si tu as trouvé des raisons d’aimer
Ne les laisse plus s’échapper
Avoir une chose que l’on aime jusqu’au bout est bien suffisant
Cela seulement est bien suffisant
*Voir la note à propos du mot “okazu” dans l’article consacré au single Ichibu to Zenbu.
A propos de Ichibu to Zenbu -Version Ballade- : Il n’est pas si courant que B’z propose des versions alternatives de ses chansons dans les faces B (tandis que les versions alternatives des singles sont beaucoup plus courantes sur les albums originaux). On pense par exemple à Swimmer yo!! de 1997 reprise sur le single ultra soul en 2001.
MY LONELY TOWN succédant directement à Ichibu to Zenbu / DIVE, cette nouvelle version confère un lien de parenté aux deux singles de 2009. Cependant, cette version ballade aurait plutôt l’aspect d’une chanson bonus que d’une véritable face B. MY LONELY TOWN est donc très certainement un single deux titres dont cette version ballade se détache.
Comme vous l’aurez remarqué, cette version est légèrement plus courte que l’initiale, avec un texte ordonné différemment. Si la version première, dynamique, démarrait par ces mots provocateurs “Tu ne connais seulement qu’une partie de moi” de la petite amie du chanteur, la deuxième version commence par la strophe finale, pour se terminer d’ailleurs avec la même strophe qui donc se répète. Ce sont la 3ème et la 4ème strophe de la première version qui disparaissent, dans lesquelles le chanteur exprimait le plus ses sentiments : “Je l’aime plus que tout, de façon claire et certaine”, “Si je croyais fermement avoir tout gagné Je serais encore blessé”. Ainsi, cette version ballade semble moins personnelle.
On aimera ou non une telle version. Certains y trouveront un plaisir évident, d’autres pourront lui reprocher un côté un peu trop pleureur. Personnellement, je suis toujours légèrement réticent avec les violons qui peuvent peut-être plaire à un public japonais plus ou moins formaté, mais qui ne sont pas la tasse du thé que j’affectionne le plus. On appréciera tout de même le solo fort agréable de Matsumoto, mais il n’y aura jamais rien de tel qu’une vraie version accoustique des chansons comme la version courte de HOME ou encore celle de Itsuka mata kokode jouée au Nissan Stadium que l’on peut entendre et voir sur le DVD GLORY DAYS.
Ce deuxième single de 2009 est donc un très bon single, presque un single de collection, tant pour son clip et sa pochette tristement splendide que pour la théorie du changement d’époque développée rapidement plus haut. Car, après les ruines, que restera-t-il ? Y aura-t-il quelque chose qui se relèvera ? La réponse peut-être dans l’album MAGIC prévu pour le 18 novembre et qui s’annonce formidable (jetez donc une oreille aux extraits disponibles sur le site officiel). Reste un mystère non élucidé dans le clip : qui sont donc ces personnes aux traits occidentaux derrière Matsumoto ?





09 nov 2009 à 19:20
Merci pour les traductions et pour l’article, sa fait toujours plaisir d’aller sur ce site et d’avoir des articles aussi détaillés sur B’z ! :)
Honnêtement je m’attendais pas à de si belles paroles pour Kirei na Namida. C’est vrai que c’est un single de qualité, tant musicalement que pour les paroles.
Personnellement, je pense qu’en ce moment B’z fait de bien meilleurs singles ces temps-ci. Eien no Tsubasa et Super Love Song sont très bien aussi, mais elles caractérisent pas assez la grandeur de Action à mon goût, alors que Ichibu~/Dive et My Lonely Town sont vraiment au-delà de mes espérances. Donc VIVEMENT MAGIC !! D’ailleurs j’ai pas écouté les extraits, je préfère attendre de recevoir l’album et d’écouter les chansons directement.
10 nov 2009 à 18:58
Salut Snake !
C’est bien de ne pas se précipiter et d’attendre de recevoir l’album. Mais c’est à chacun de voir selon ses envies.
Pour moi, SUPER LOVE SONG succède parfaitement à Kuroi Seishun sur l’album ACTION, mais c’est vrai que les trois récents singles annoncent une belle couleur concernant MAGIC.